12 voyages pour Graham Greene sous forme de lettres photographiques

Graham GreeneGraham Greene . Promenade
 des  Anglais.
 Nice

Tout ce travail prend ses racines à l’intérieur de ma voiture lorsque j’accompagnais l’écrivain Graham Greene.
Lors de nos escapades, Il me racontait par bribes les épisodes
de son dernier rêve. Chaque jour, il les consignait par écrits.
Chez lui, c’était une obsession, un rituel.
Ces rêves dits au jour le jour et portés sur les parois de mon inconscient
me révélaient des continents d’aventures.
L’image d’un mot, d’une idée, d’une situation transformaient le pare-brise
de mon automobile en un vaste écran plat.
Dans le privilège de ses égarements nocturnes, notre attelage devenait dangereux, ma conduite approximative.
Envouté, je vivais en temps réel le déroulement d’un film que je composais dans l’urgence entre le vert et le rouge des feux de croisements.
C’est ainsi que prit forme l’épisode 1 de ces rocambolesques voyages fait d’images argentiques superposées sous le titre de 12 voyages pour Graham Greene sous forme de lettres photographiques.


Dans l’épisode 2 je continue de manière différente les intrigues picturales de ce dialogue romanesque sous le titre générique de l’Errance du Monde ou les temps morts de l’utopie.
Je cherche une empreinte poétique, un verbe, une musicalité,
un langage né du chaos orchestré dans lequel nos sociétés évoluent depuis la chute du mur de Berlin.
D’autres thèmes ou séries sont traités comme des saisons.
Ils s’agrippent et ils serpentent comme des rhizomes à ce titre générique.
C’est à partir de cette période que j’use d’un autre nom,
d’un sur-nom celui de Lookace Bamber.

Estampes numériques 70X100 sur papier Hahnemühle museum etching 350g

EXIT, l’errance / Pour Graham Greene.

Il le fallait. 
Pour ce faire, il fallait que je trouve le bon carburant, l’élixir pour pouvoir mettre par l’image et l’écrit cette longue nuit d’attente ou mes rêves travaillaient mon corps pour achever ce marathon de mots et d’images.
Il m’a fallu tout ce temps. Oui, tout ce temps.
Le temps d’une maladie que l’on se fabrique dans l’attente des jours meilleurs.
Je me souviens du dernier jour de notre rencontre. 
Il n’y avait pas d’enfer dans cette saison, ni de pluies. C’était en 1988 dans la tour carrée du musée de la Castres à Cannes par un bel après-midi de novembre froid et ensoleillé. J’exposais mes photographies. Ces images elles vous étaient dédiées. Ce n’était pas un hommage, mais simplement, dans les valeurs et les nuances de mes gris, scellé dans leurs sels d’argent, un invisible merci.

Fatigué, vous vous êtes déplacé. Votre grand corps malade peinait. Je revois votre visage, votre regard, et gravé à jamais sur la membrane de mes tympans, le son de votre voix portant le poids souffrant de vos mots. Je vous ai raccompagné à votre domicile à Antibes. Assis sur le rebord de votre lit, face à la bibliothèque de votre chambre, vous m’avez dédicacé votre « j’accuse ». Livre prêté et jamais rendu.  Au haut de la tête de votre lit, accroché au mur, la photographie d’un nu. Je me suis souvenu d’une question que je vous avais posé lors de nos équipées : A part la littérature quelles sont vos autres passions?. Vous m’avez répondu : C’était, et vous vous être repris en me disant : Les femmes . J’ai souri. Nous avons bu un, deux wisky. Ce n’était pas du cinéma, seulement  la dernière image, la dernière séance, le dernier regard d’une histoire.

Retour.
Nous sommes en 1981. Vous rédigiez votre ouvrage « j’accuse », un pamphlet contre les pratiques du milieu mafieux et affairiste de la Riviéra. Un de vos articles publié dans le Times, une bonne page de votre manuscrit, relatait les agissements de ce milieu sur la Côte d’Azur. Il mit le feu aux poudres, il fit scandale. Le maire de Nice, Jacques Médecin, porte-parole outragé de cette nébuleuse obscure, vous traita de vieux con. Vu sur la porte de votre appartement, une carte épinglée avec pour signature Go Home. Ecouté dans votre petit deux-pièces d’Antibes le combat de Renée Roux en quête d’indices sur la disparition de sa fille Agnès.
C’est à cette période que nous avons fait connaissance.
Je pigeais pour Le Nouvel HEBDO. Ce tabloïd était piloté en sous-main par Max Gallo, écrivain et historien. Je devais vous photographier.
Malgré votre détestation de vous faire tirer le portrait, la chose fut faite.
Plus tard, vous m’avez demandé de vous accompagner sur les hauteurs de Nice pour clicher des constructions d’immeubles supposées être financées par de l’argent sale.
 À chaque fois que nous prenions ma voiture pour ces escapades d’espionnite aïgues, il y avait toujours un moment qui se transformait en un rituel épique, dans lequel vous me racontiez dans le détail, les péripéties extravagantes de votre dernier rêve.
 Je me rappelle de celui-ci.
Nous roulions précisément sur la promenade des Anglais. Vous étiez au Congo. Embarqué dans une longue pirogue d’ébène, vous descendiez un fleuve accompagné d’hommes et de femmes indigènes. Au centre, une femme blanche était assise…
Tout en vous écoutant, le pare-brise de mon automobile devenait, par magie, l’écran de votre histoire. Dans ce cadre panoramique s’invitait, une autre vision physique et bien réelle, celle de tous les marquages de la chaussée et de ses scènes urbaines. Les atterrissages et les décollages d’avions de l’aéroport, Les feux rouges, les panneaux de publicité, les immeubles, les véhicules, les palmiers.  Les individus s’introduisaient à vitesse réduite dans ce scénario mouvementé. Ces fragments d’images se superposaient, se croisaient, s’imbriquaient et s’interféraient sans distinction aux scènes de vos aventures nocturnes. Remix d’un flash-back inachevé Godarien, je conduisais ce film au gré des règles et des impératifs du code de la route. J’étais le metteur en scène et le mécanicien involontaire de ce kaléidoscope et vous, le scénariste exalté de ces lumières éphémères d’une série B.

À l’aide de ces bouts épars j’inventais, je remontais, je captais,
 je rebondissais, je combinais les desseins d’une autre histoire à venir, à écrire. Une folle envie de donner corps à ce flot d’images et de mots, à ce désir pressant de faire de vos illuminations nocturnes la trame d’une fiction, le récit d’un conte sous la forme d’un roman-photo.

C’est à ce moment-là que je fis dans l’urgence le montage des premières photographies de cette exposition au Musée de la Castre à Cannes. Je cherchais à leur donner un semblant de cohérence. Ce travail se composait de 12 planches, chacune faite de deux photographies superposées en noir et blanc donnant l’illusion d’un seul cliché. Elles parlaient de voyages, d’évasion. Elles me semblaient froides et distantes, il leur manquait l’odeur intime d’un frisson, un quelque chose, la chaleur de l’exaltation d’une aventure. C’était ma limite. J’ai laissé au repos de longues années ce travail.

Aujourd’hui je les reprends. Je modifie leurs amorces, leurs textures. Je leur donne un ton, une figure qui se voudrait épistolaire en échos aux dérives oratoires de vos rêves et par extension à l’errance de nos vies. Je garde en mémoire, pour repère, les noirs profonds des images du Troisième homme, le film de Carol Reed et de l’obsédante musique d’Anton Karas qui scande l’intrigue de votre scénario, souvenance visuelle de fin de la seconde guerre mondiale. Vous, vous avez peint et décrit dans vos romans les états de l’âme humaine dans  le foutoir de cette fin du XXème siècle. Dans cette queue de comète Berlin à perdu son mur, cette icône géographique et centrale d’un monde bipolaire. Les horreurs de ce monstre remisés sous le tapis resurgissent aujourd’hui sous d’autres formes, laissant un espace à de nouveaux débordements sanglants. Putain d’Histoire. Humanité des faims et de la fin. Les productions industrielles, les crises économiques, politiques, religieuses et environnementales se succèdent et se mutent en diverses catastrophes. Elles entament une nouvelle ère d’inconnues dans le coeur de nos fragilités. Que me reste t-il d’intimité et de lucidité à l’intérieur de ce fol tourbillon? Faire de l’art à t-il du sens dans ce précipité?. Je l’expère. Je résiste comme je le peux. Chercher les voix et le chant d’un langage neuf face à l’usure de mes mots, de mes images, de mes apprentissages, pour entrevoir si possible, l’ouverture salutaire d’un espoir.  LB