L’Être de là-bas

Lookace Bamber ramène de ses voyages des émotions, des impressions – persanes pour le cas présent.
Traces, empreintes, motifs graphiques créent un ensemble visuel à la fois précis et d’une grande liberté. La mixité des signes est la projection d’une signature très personnelle. Ses créations, exigeantes, nous fascinent et nous demandent de prendre le temps précieux de leur découverte afin de pénétrer leurs sens pluriels. Elles se laissent percevoir simultanément comme des mémoires offrant les stigmates de leur histoire et des projections oniriques que nous serions en mesure de nous approprier. Le vocabulaire récurrent propose des rendez-vous à chaque fois réinventés, faisant évoluer les couleurs et les formes, leur géographie et leurs modalités, enrichissant de ce fait notre réception, à l’image d’un voyage initiatique. Marie Blanche Bertincourt.

 

De l’enfance à l’adolescence Je me construisais des Mondes faits de chromos d’images, de cartes postales et de lectures de gare. J’aimais aussi Moravia et Pierre Nord pour de tordues histoires.
Il m’arrivait d’écouter le vent dans le détroit des Dardanelles. L’oreille bavarde d’un grand-père m’informait du champ des désastres. 1915, c’était DADA.
Je rêvais Persépolis. Je rêvais Babylone. Ô Babel, J’étais là. Bien là.
Je rêvais de Samarcande.
Je rêvais d’étendues.

Je partais.

Je naviguais sur le dos bosselés des déserts éclairé par des lunes aquatiques. J’étourdissais mes sens dans l’obscurité des labyrinthes urbains. J’entrais incognito dans les ports interlopes. Je côtoyais les peuples émèches des quais malfamés. Mon corps adolescent avait faim des garnitures de la vie. Je m’inventais de lointains empires comme des abstractions aimantés, bienveillants et mystérieux.
Je colorais de rose mes pérégrinations dans cet Orient et cette Asie imagés.
Les noms de Byzance et de Constantinople résonnaient en moi comme des lieux
de lumière. Je consultais les cartes comme je regardais l’astre lunaire. J’inversais les pôles comme un vulgaire sablier. Je m’étonnais de la magie du mot Ottoman. Je bricolais mes histoires. Je m’évaporais de mes landes et de mes cieux brumeux.

Je quittais mon bout de terre.

L’appel de la mer.

Ô Odessa.

Il pleuvait.

Rrose Sélavy, mon cher Aladin. Fuir, il le fallait.

Dernière destination.

Téhéran. Aéroport international Imam Komeini. Je suis sur la terre de la République islamique d’Iran. Pas de crainte dans mes bagages. Je n’ai aucune sympathie envers cette gouvernance théocratique et avatar de l’histoire. Cruauté des ignorances et des fatigues sociales. L’Humanité a cette fâcheuse habitude de se construire dans l’enfer de ses convulsions.

Je suis laïc et athée, débarrassé du fardeau religieux des croyances.

J’avais ce souhait de mettre en arrière plan les clichés des médias occidentaux envers la politique des mollahs. J’avais l’envie de me perdre tout simplement, de sentir dans un je ne sais trop quoi l’âme voilée et damnée persane. Voir écouter de mes yeux la fissure des murmures d’une civilisation floutée. Voir Persépolis et le tombeau de Darius 1er. Voir la tour du silence à Yazd. Voir le temple zoroastrien où l ‘éternité se consumme dans les flammes du feu sacré. Faire de l’Iran une terre imaginaire dépourvue de frontière. M’évader dans les cauchemars du silence de ses omissions. Sentir dans cette errance quelque chose qui pourrait être dans la marge de mes pas la quête d’une réalité inversée. Sentir les roses de Chiraz et le sang d’Alexandre le Grand.

Le corps de mon travail est traversé par des bribes de l’histoire.

Ispahan fut le choc.
Dans la mosquée du Chah, le temps d’un millième de seconde je fus saisis par l’aveuglement d’une illumination. Je fus happé par quelque chose situé en dehors du temps. Un tout se concentrait dans cette sensation sans trop savoir définir ce que cela pouvait être. Je me décollais de moi-même pour atterrir rapidement dans les habits de ma banalité. Je retrouvais la lourdeur de mon corps. Le temps se substituait au néant et ce néant m’offrait à la nudité de mes rêves. Je voyageais sur un tapis persan sans l’abus d’herbes folles. Les alcools de la poésie prenaient le pas sur toutes autres considérations. Je lévitais dans l ‘éther des lieux et des dieux. Bonheurs des Jardins aux eaux claires. Parfums des amours. Paradis.
L’étrangeté de ces états ont suscités cette série. Elle se poursuit au gré de ses mésaventures. Ainsi se nomme t’elle pour le meilleur et pour le pire L’Être de là bas.

Lookace bamber, le quai des songes , Amiens